vendredi 23 janvier 2026

Guillaume Matho

 L'autosabotage de l'empire américain

- Ou comment Donald Trump détruit méthodiquement l'hégémonie qu'il prétend défendre -
Il y a une ironie cruelle dans la politique étrangère de Donald Trump. Obsédé par l'idée de "rendre sa grandeur à l'Amérique", il est en train d'accomplir exactement l'inverse : démanteler pierre par pierre l'architecture de puissance que les États-Unis ont patiemment construite depuis 1945. Non pas par faiblesse, mais par une incompréhension fondamentale de ce qui fait la force d'une hégémonie moderne.
Le discours récent du Premier ministre canadien à Davos, texte remarquable par sa franchise brutale, devrait sonner comme un signal d'alarme à Washington. Pour la première fois, un allié traditionnel des États-Unis expose publiquement la mécanique de l'influence américaine et annonce froidement qu'il "retire l'affiche de la vitrine". Traduction : le Canada cesse de faire semblant que l'ordre international fondé sur des règles existe encore, et agit en conséquence.
Cette déclaration n'est pas un simple accès de mauvaise humeur diplomatique. C'est le symptôme d'une rupture stratégique majeure, directement provoquée par les méthodes trumpiennes. Et ce qui se passe au Canada se répète, avec des variations, à Canberra, à Séoul, à Berlin et ailleurs.
↪️ La fin du consentement
Pendant des décennies, la domination américaine a reposé sur un pacte tacite : Washington établissait les règles du jeu international, mais acceptait de faire semblant de les respecter elle-même. Cette fiction (que les Américains appelaient pudiquement "leadership") permettait aux alliés de coopérer sans perdre la face. On pouvait s'aligner sur les positions américaines tout en prétendant défendre des principes universels plutôt qu'obéir à un maître.
Ce système était d'une efficacité redoutable. Il transformait la subordination en participation volontaire. Les pays acceptaient l'hégémonie américaine parce qu'elle s'habillait de légitimité morale, offrait des bénéfices concrets (sécurité collective, stabilité financière, ouverture des marchés) et permettait à chacun de préserver sa dignité nationale.
Trump a pulvérisé ce mécanisme avec une brutalité stupéfiante. Menaces de tarifs douaniers contre les alliés les plus fidèles. Remise en question publique de l'OTAN. Chantage commercial déguisé en négociation. Intimidation ouverte du Groenland et du Canada. En quelques années, il a accompli ce que les adversaires des États-Unis n'avaient jamais réussi : il a détruit la légitimité de l'hégémonie américaine aux yeux de ses propres alliés.
↪️ Le paradoxe de la démonstration de force
L'erreur de Trump est de confondre puissance et capacité de nuisance. Oui, les États-Unis peuvent imposer des tarifs douaniers punitifs. Oui, ils peuvent menacer leurs partenaires commerciaux. Oui, leur marché est suffisamment important pour faire mal. Mais cette capacité de coercition n'est pas synonyme de pouvoir durable.
Au contraire, chaque démonstration de force brutale produit exactement l'effet inverse de celui recherché. Elle rappelle aux alliés qu'ils sont vulnérables, qu'ils dépendent trop d'un partenaire imprévisible, et qu'ils doivent urgemment construire leur autonomie stratégique. C'est précisément ce qu'ils font.
Le Canada négocie désormais simultanément avec l'Union européenne, la Chine, le Qatar, l'ANASE, le Mercosur et l'Inde. L'Europe accélère sa "souveraineté stratégique" dans les domaines de la défense, de l'énergie et du numérique. Le Japon et la Corée du Sud multiplient les partenariats en Asie qui ne passent plus par Washington. L'Australie renforce ses liens avec ses voisins régionaux.
Ces pays ne tournent pas le dos aux États-Unis par idéologie ou par ressentiment. Ils appliquent simplement la logique élémentaire de la gestion des risques : diversifier pour ne plus dépendre d'un seul partenaire devenu erratique. C'est rationnel, prévisible, et exactement ce que Trump les force à faire.
↪️ La création d'un monde post-américain
L'ironie ultime est que Trump accélère l'émergence du monde multipolaire qu'il prétend combattre. En traitant les alliés comme des vassaux récalcitrants qu'il faut "remettre à leur place", il les pousse à faire exactement ce qu'il redoute : s'organiser sans les États-Unis, voire contre eux.
Le projet canadien de créer un "pont entre le Partenariat transpacifique et l'Union européenne" (un bloc commercial de 1,5 milliard de personnes qui exclut délibérément les États-Unis) n'aurait jamais été politiquement envisageable il y a deux ans. Trump l'a rendu non seulement possible, mais nécessaire.
De même, les "clubs d'acheteurs" que les démocraties organisent pour sécuriser leur approvisionnement en minéraux critiques sont une réponse directe à l'utilisation par Washington de sa position dominante comme arme de chantage. Chaque fois que Trump menace un allié, il ajoute une pierre à l'édifice d'un ordre international alternatif.
↪️ Le retour du hard power... et ses limites
Trump semble croire que la domination américaine repose essentiellement sur la taille de l'économie et la puissance militaire des États-Unis. C'est une lecture du XIXe siècle appliquée au XXIe. La force brute compte, certes, mais elle ne suffit plus à maintenir une hégémonie dans un monde interconnecté.
L'ancienne approche américaine était infiniment plus sophistiquée : elle combinait hard power et soft power, coercition et attraction, intérêt national et biens publics internationaux. Les États-Unis dominaient non seulement parce qu'ils étaient les plus forts, mais parce que leur domination semblait bénéfique (ou du moins acceptable) pour un grand nombre d'acteurs.
En abandonnant le soft power pour ne conserver que le hard power, Trump rend l'hégémonie américaine beaucoup plus coûteuse à maintenir et beaucoup plus fragile. Un empire qui ne règne que par la peur doit surveiller constamment ses sujets, réprimer chaque velléité d'indépendance, multiplier les démonstrations de force. C'est épuisant, inefficace, et historiquement voué à l'échec.
↪️ Seul face à la Chine
Les États-Unis sont face à un danger stratégique ultime : en fragmentant le camp occidental, Trump facilite objectivement le travail de Pékin.
La force des États-Unis face à la Chine n'a jamais résidé dans un face-à-face bilatéral, où la démographie, la capacité industrielle et la détermination stratégique de Pékin compensent largement les avantages américains. Elle résidait dans leur capacité à mobiliser un réseau d'alliés représentant collectivement plus de la moitié du PIB mondial et l'essentiel de l'innovation technologique.
Or ce réseau est précisément ce que Trump est en train de défaire. Chaque allié qu'il humilie publiquement, chaque partenaire qu'il menace de sanctions, chaque traité qu'il déchire ajoute une fissure dans le front commun face à Pékin. Et la Chine, elle, observe et en tire les leçons. Elle n'a même pas besoin de diviser activement le camp occidental. Trump fait le travail pour la Chine.
↪️ L'aveuglement volontaire
Le plus troublant dans cette dérive n'est pas l'incompétence, on peut corriger l'incompétence, mais l'aveuglement idéologique. Trump et ses conseillers de l'ombre semblent persuadés que la brutalité est un signe de force, que l'intimidation produit du respect, que les alliés ont "besoin" des États-Unis et n'ont donc pas d'autre choix que de se soumettre.
C'est une lecture catastrophiquement erronée du monde contemporain. Les alliés ont des options. Ils peuvent construire leur autonomie. Ils peuvent s'organiser collectivement. Ils peuvent même, dans certains cas, jouer les États-Unis contre la Chine plutôt que l'inverse. Et plus Washington les traite comme des pions interchangeables, plus ils sont incités à explorer ces options.
Le discours du premier ministre canadien à Davos était remarquable car il exposait cette réalité avec une franchise inhabituelle en diplomatie. "Vivre dans la vérité", disait Marc Carney en citant Václav Havel. Cesser de faire semblant que le système fonctionne encore. Appeler les choses par leur nom. Et agir en conséquence.
C'est un avertissement que Washington ferait bien d'entendre. Mais pour l'entendre, il faudrait d'abord accepter que la plus grande menace pour l'hégémonie américaine ne vient ni de Pékin, ni de Moscou, ni de Bruxelles. Elle vient de la Maison-Blanche elle-même.
L'Histoire jugera sévèrement cette période où les États-Unis, au sommet de leur puissance, ont choisi de détruire méthodiquement les fondements de leur propre domination. Non pas vaincus par un adversaire plus fort, mais sabotés de l'intérieur par ceux qui prétendaient les défendre.
Trump voulait rendre sa grandeur à l'Amérique. Il est en train de lui offrir la solitude.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Guillaume Matho

  L'autosabotage de l'empire américain - Ou comment Donald Trump détruit méthodiquement l'hégémonie qu'il prétend défendre -...