mercredi 21 janvier 2026

État de l’éducation aux États-Unis

 État de l’éducation aux États-Unis

Il y a des phrases qui claquent comme un diagnostic brutal, et celle d’Emmanuel Todd en fait partie : « les États-Unis sont engagés dans un processus de régression dont on n’a même pas idée ». Il l’illustre par un taux d’analphabétisme des jeunes qui grimperait de 17 à 25 % en moins d’une décennie. Peu importe ici la précision statistique : ce qui compte, c’est le signal. Quelque chose se délite dans la première puissance mondiale, et ce quelque chose touche au cœur même de la reproduction sociale : l’éducation.
Pour comprendre ce naufrage, il faut commencer par regarder du côté de la Heritage Foundation. Ce think tank ultraconservateur, fondé en 1973, est devenu au fil des décennies l’un des centres névralgiques du pouvoir idéologique américain. Il murmure aujourd’hui à l’oreille de Donald Trump, comme il l’a fait hier à celle de Ronald Reagan. Les analyses disponibles montrent que les politiques de Reagan ont été directement inspirées des travaux de Heritage, notamment via le fameux Mandate for Leadership, ce document de 1 100 pages qui servit littéralement de feuille de route à la nouvelle administration. Beaucoup d’observateurs considèrent cette structure, discrète mais omniprésente, a aujourd'hui pris le contrôle intellectuel de l’État fédéral, au point que les décisions majeures semblent parfois sortir de ses bureaux plus que de ceux du gouvernement lui-même.
Ce n’est donc pas un hasard si l’on retrouve dans l’Amérique de 2025 les traces profondes du tournant engagé sous Reagan. L’ancien acteur devenu président avait fait de la réduction du rôle fédéral un dogme, et l’éducation fut l’un des premiers terrains d’expérimentation. Il tenta de supprimer le Département de l’Éducation, réduisit drastiquement les programmes fédéraux, fusionna des dizaines de dispositifs en un seul bloc de subventions, et transféra l’essentiel des responsabilités vers les États. Ce démantèlement méthodique, inspiré par la vision de Heritage, a laissé un paysage éducatif fragmenté, inégal, et profondément dépendant des ressources locales. Les États riches ont pu maintenir des standards élevés ; les États pauvres ont sombré dans une spirale de sous-financement chronique. L’enseignement supérieur, lui, fut progressivement transformé en marché : moins d’aides directes, plus de prêts, explosion des frais de scolarité. La crise de la dette étudiante, devenue un problème macroéconomique majeur, plonge ses racines dans cette période.
En 2025, le tableau est saisissant. Les États-Unis n’ont pas un système éducatif : ils en ont cinquante. La qualité de l’école dépend du code postal, et l’accès à l’enseignement supérieur dépend du compte en banque. Dans certains districts, les écoles publiques sont des établissements modernes, bien dotés, avec des enseignants correctement rémunérés. Dans d’autres, ce sont des bâtiments délabrés où les élèves n’ont même pas accès à des manuels récents. Les écarts de performance entre États sont tels que l’on pourrait croire comparer des pays différents. Le Massachusetts rivalise avec les meilleurs systèmes du monde ; le Mississippi se situe au niveau de nations en développement. L’éducation américaine est devenue un miroir impitoyable des inégalités économiques, raciales et territoriales du pays. Et les conséquences économiques sont déjà visibles : baisse du niveau moyen de compétences, difficultés de recrutement dans les secteurs technologiques, perte de compétitivité, dépendance croissante à l’immigration qualifiée. Une économie avancée ne peut prospérer durablement avec une base éducative fracturée et un capital humain affaibli.
Le contraste avec le Canada, voisin immédiat, est saisissant. Là où les États-Unis ont laissé l’éducation se dissoudre dans la concurrence territoriale et la logique marchande, le Canada a construit un système cohérent, stable, équitable. Les provinces y jouent un rôle important, mais l’ensemble reste harmonisé, avec des standards élevés et une forte attention portée à l’égalité d’accès. Les performances moyennes des élèves canadiens dépassent régulièrement celles des Américains dans les comparaisons internationales, et l’enseignement supérieur y demeure plus accessible, moins coûteux, mieux intégré à l’économie nationale. Vu depuis Montréal ou Toronto, l’Amérique ressemble de plus en plus à un pays du Tiers-Monde éducatif : brillant par ses élites, mais incapable d’assurer un socle commun de compétences à l’ensemble de sa population.
On pourrait croire que cette situation est le fruit d’un accident historique, d’une série de mauvaises décisions. Mais il faut relire les textes fondateurs de la Heritage Foundation dans les années 1980 pour comprendre que ce résultat était, sinon voulu, du moins assumé. Certains idéologues affirmaient alors que "pour que les Américains votent bien, il n’y a surtout pas besoin qu’ils soient bien éduqués". La réflexion etait presque visionnaire, car les données disponibles montrent une tendance nette, les États qui votent majoritairement républicain ont, en moyenne, un niveau d’études plus faible que les États qui votent démocrate. Quarante ans plus tard, force est de constater que la prophétie s’est réalisée.

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