dimanche 5 avril 2026

JOUR 36 : DEUX ENFERS QUI SE MENACENT

JOUR 36 : DEUX ENFERS QUI SE MENACENT
Chronique d'une guerre où tout le monde promet l'apocalypse, où l'Iran sort des armes que personne ne connaissait, et où les universités brûlent pendant que le pétrole monte...
Une loi non écrite de l'escalade verbale dans les conflits modernes suppose que plus les belligérants menacent l'apocalypse, plus ils sont proches de ne plus pouvoir l'éviter. C'est ce que les théoriciens de la dissuasion nucléaire appelaient le bord du gouffre, cette zone dangereuse où les deux parties ont tellement investi dans leurs menaces qu'elles ne peuvent plus reculer sans perdre la face, et ne peuvent plus avancer sans déclencher la catastrophe qu'elles décrivent.
Le Jour 36 est un jour de bord du gouffre.
Trump a posté sur Truth Social que l'Iran avait 48 heures pour faire un accord ou ouvrir le détroit, faute de quoi all Hell will reign down on them.
L'armée iranienne a répondu en qualifiant l'ultimatum de stupide et impuissant, et en promettant que si les infrastructures iraniennes continuaient d'être attaquées, les portes de l'enfer s'ouvriraient sur vous.
Deux pays. Deux enfers. Un même détroit fermé.
Et quelque part au milieu de ce dialogue eschatologique, un pilote américain survivait 24 heures dans la montagne iranienne avec des civils qui le traquaient pour une prime de 60 000 dollars et des hélicoptères de secours sous les tirs.
I. L'ULTIMATUM DE 48 HEURES, LE TROISIÈME, OU LE QUATRIÈME, PERSONNE NE COMPTE
Arrêtons-nous sur cette arithmétique avant toute analyse.
Trump a posé un ultimatum de 48 heures pour les centrales électriques non exécuté. Il a posé une pause de cinq jours prolongée en dix jours. Il a dit winding down et déployé des marines. Il a dit l'objectif central est accompli et annoncé deux à trois semaines de frappes supplémentaires.
Et maintenant un nouvel ultimatum de 48 heures.
Thomas Schelling, dans La Stratégie du conflit, avait établi la règle d'or de la coercition par la menace : une menace non exécutée est pire que pas de menace du tout, parce qu'elle enseigne à l'adversaire que vos menaces sont négociables. Chaque ultimatum non exécuté de Trump a appris à Téhéran la même chose que le coût de la résistance est supportable, que Washington finira par chercher une sortie, que tenir suffit.
L'Iran a nommé ce problème depuis des semaines. Araghchi l'a dit : le fait même qu'ils parlent de négociation est une admission de défaite.
Et pourtant Trump repose un ultimatum. Parce qu'il ne peut pas ne rien dire. Parce que le silence d'un président américain face à la fermeture du détroit serait politiquement plus coûteux que l'ultimatum non exécuté.
C'est le piège de la posture : on ne peut plus s'arrêter parce qu'on s'est trop avancé.
Hegel appelait ça la dialectique du maître et de l'esclave le maître qui a besoin que l'esclave reconnaisse sa maîtrise finit par dépendre de cette reconnaissance, et perd ainsi sa liberté. Trump a besoin que l'Iran capitule publiquement pour valider sa posture. L'Iran le refuse. Et Trump est pris dans sa propre rhétorique. Alors Trump veut envoyer l'enfer sur l'Iran pour le soumettre avec fracas.
II. LE SYSTÈME DE DÉFENSE INCONNU OU L'ARSENAL INFINI
L'Iran a révélé avoir utilisé un nouveau système de défense antiaérienne — jamais divulgué auparavant — pour abattre le F-15E américain.
''Unveiling them one after another in the field'', a dit le porte-parole militaire. Nous les dévoilons sur le terrain, l'un après l'autre. l'Iran est un véritable joueur d'échecs. Dans cette logique, des armes terrifiantes vont sortir l'une après l'autre au fil du conflit, l'Iran veut épuiser stratégiquement l'adversaire.
Cette phrase du porte-parole est l'une des plus significatives de toute la guerre. Elle dit : nous avons un inventaire d'armes que vous ne connaissez pas. Chaque fois que vous croyez avoir cartographié nos capacités, nous en révélons une nouvelle. Votre renseignement est incomplet. Et vous ne saurez jamais à quel point il est incomplet.
C'est la stratégie de l'incertitude érigée en doctrine militaire. Ce n'est pas nous avons plus d'armes que vous ne croyez. C'est vous ne pouvez pas savoir combien d'armes nous avons. Et l'incertitude, dans la théorie des jeux, est souvent plus dissuasive que la puissance connue.
Les services de renseignement américains — CIA, DIA, NRO — ont cartographié l'Iran pendant des décennies. Ils croyaient connaître l'essentiel de son arsenal. Le F-15 au sol prouve qu'ils se trompaient. Le nouveau système antiaérien inconnu prouve que l'étendue de cette erreur est encore indéterminée.
Et c'est précisément le message que Téhéran voulait envoyer.
Derrière ce système — et je maintiens cette analyse depuis le Jour 22 — il y a la Chine. La technologie ne vient pas de nulle part. Les armes non cartographiées, les missiles à sous-munitions, les missiles balistiques intercontinentaux qui ont atteint Diego Garcia tout cela porte une signature industrielle que Pékin connaît bien.
La Chine est le belligérant invisible de cette guerre. Et au Jour 36, son invisibilité est de moins en moins invisible.
III. LES MISSILES À SOUS-MUNITIONS SUR TEL AVIV OU LA GUERRE QUI FRANCHIT SES PROPRES LIGNES
L'Iran a utilisé des missiles à têtes de sous-munitions sur le quartier général de l'IDF à Tel Aviv.
Les sous-munitions — ces bomblets qui se dispersent sur une large zone et restent actives au sol parfois pendant des décennies — sont interdites par plus de 100 pays à travers la Convention d'Oslo. L'Iran n'est pas signataire. Israël non plus. Les États-Unis non plus.
Ce n'est donc pas une violation formelle d'un traité que ces trois pays ont signé.
Mais c'est une escalade qualitative. Les sous-munitions sur une capitale — même sur un quartier général militaire — signifient des bomblets dispersés dans des zones résidentielles environnantes. Elles signifient des enfants qui marchent sur des engins non explosés des années après la fin de la guerre.
C'est ce qu'on a vu au Liban. Au Vietnam. Au Cambodge. Au Laos. Dans tous les théâtres où les sous-munitions ont été utilisées, la guerre continue de tuer des civils longtemps après que les derniers soldats ont quitté le terrain.
Le Jour 36 vient d'ajouter cette logique à la guerre Iran-Israël.
Ce n'est pas de la rhétorique. C'est de la physique. Les bomblets sont dans le sol maintenant.
IV. LES UNIVERSITÉS OU L'ÂGE DE PIERRE QU'ON CONSTRUIT MAINTENANT
Plus de 30 universités iraniennes frappées. Shahid Beheshti University — l'une des plus prestigieuses d'Iran — touchée le 4 avril.
J'ai écrit hier sur les 700 écoles. Aujourd'hui les universités. Demain quoi ? Les bibliothèques ? Les hôpitaux que personne n'a encore évoqués dans ce bilan ?
Netanyahu dit que les IRGC utilisent ces bâtiments comme bases. C'est possible. C'est la doctrine de la présence dans le tissu civil une doctrine que les guérillas utilisent depuis que la guérilla existe, précisément parce qu'elle contraint l'adversaire à choisir entre frapper des infrastructures civiles et laisser l'ennemi opérer.
C'est un choix cruel. Israël a fait son choix.
Et le résultat 30 universités touchées, 700 écoles détruites, l'Institut Pasteur en cendres, le plus haut pont du Moyen-Orient effondré, ce résultat est précisément ce que Trump a appelé l'âge de pierre.
Ce n'est pas une métaphore. C'est un programme d'application. Et il est en cours d'exécution.
Alexandre avait dit, après la destruction de Persépolis : j'ai brûlé la bibliothèque du monde. Il le regrettait. Les actuels décideurs semblent plus à l'aise avec leur propre programme.
V. LE PILOTE RETROUVÉ UN HOMME, 24 HEURES, 60 000 DOLLARS
L'officier des systèmes d'armes du F-15E abattu a été retrouvé et évacué après plus de 24 heures en territoire iranien hostile.
Des civils le traquaient pour une prime de 60 000 dollars. Des armes légères ciblaient les hélicoptères de secours.
Cet homme a survécu à quelque chose que la plupart d'entre nous ne pouvons qu'imaginer. Dans un pays dont l'armée vient d'abattre son avion, sous la menace de civils qui ont besoin de 60 000 dollars dans une économie ravagée par les sanctions et les bombardements.
Je pose ces 60 000 dollars un instant.
60 000 dollars de prime pour un pilote américain dans un pays dont le PIB par habitant était déjà sous pression avant que la guerre commence. Dans un pays où les sanctions et maintenant les bombes ont détruit les revenus ordinaires de millions de familles. Pour ces familles, 60 000 dollars n'est pas une prime. C'est une fortune. Une vie.
Cette prime dit quelque chose sur ce que la guerre fait aux populations civiles, elle transforme la survie individuelle en menace pour l'adversaire. Elle militarise la pauvreté.
C'est le résultat qui n'apparaît dans aucun rapport stratégique.
VI. BUSHEHR ET LE FANTÔME NUCLÉAIRE
Un projectile a atterri au périmètre de la centrale nucléaire de Bushehr. Un garde tué. Près de 200 techniciens russes de Rosatom évacués.
Quatrième incident impliquant Bushehr dans ce conflit.
Quatre fois.
L'AIEA surveille. L'AIEA appelle à la retenue. L'AIEA n'a pas les moyens d'empêcher une cinquième frappe.
Ce qui est troublant avec Bushehr n'est pas seulement le risque d'accident nucléaire — réel mais contenu par la robustesse de la centrale. C'est ce que chaque frappe supplémentaire à proximité signale : quelqu'un teste les limites de ce qui est frappable. Quelqu'un cartographie les réactions de l'adversaire et de la communauté internationale à chaque nouvelle approximation.
C'est de l'escalade progressive par le test.
Et à chaque test sans réponse decisive — de l'AIEA, du Conseil de Sécurité, des grandes puissances — le seuil suivant devient un peu plus franchissable.
Jusqu'où ?
VII. L'INDE ACHÈTE DU PÉTROLE IRANIEN OU LE RÉALISME SANS FARD
L'Inde vient d'acheter du pétrole iranien pour la première fois depuis des années.
C'est la définition du réalisme pragmatique. L'Inde — médiateur autoproclamé, interlocuteur de tous, arbitre patient — a regardé le brut à 110 dollars, regardé ses besoins énergétiques, et décidé qu'elle avait besoin de pétrole moins cher.
La morale internationale attend. L'économie indienne n'attend pas.
C'est honnête. C'est cohérent avec la doctrine du multi-alignement de Modi que j'ai décrite depuis plusieurs chroniques. Et c'est un signal supplémentaire que les sanctions américaines contre l'Iran — déjà percées par la Chine, maintenant contournées par l'Inde — sont en train de devenir une fiction administrative plus qu'une réalité économique.
VIII. LE PÉTROLE À 60% DE HAUSSE ET CE QUE ÇA VEUT DIRE POUR NOUS
4,10 dollars le gallon aux États-Unis. Plus 12 cents en une semaine. Plus 60% depuis le 28 février.
Et les analystes privés de Wall Street discutent de 200 dollars le baril si le détroit reste fermé après lundi.
200 dollars.
Pour l'Afrique subsaharienne 200 dollars le baril, c'est l'effacement de plusieurs années de croissance économique modeste. C'est la destruction des marges des entreprises de transport. C'est l'explosion des prix alimentaires dans des pays où une famille dépense déjà 60 à 70% de ses revenus pour se nourrir.
Ce n'est pas une abstraction économique. C'est la table du soir dans des millions de foyers africains.
Et aucun de ces foyers n'a été consulté sur la décision de déclencher cette guerre.
IX. ÉPILOGUE LES DEUX ENFERS ET L'ENTRE-DEUX
Deux enfers qui se menacent.
Derrière ces rhétoriques apocalyptiques, il y a une réalité que le Jour 36 ne dissimule plus.
L'Iran dispose d'armes inconnues qu'il révèle progressivement. Sa doctrine de résistance tient. Son arsenal est dégradé mais pas épuisé. Et ses exigences — l'humiliation de l'adversaire, les réparations, la souveraineté sur Ormuz — sont structurellement incompatibles avec toute position américaine politiquement supportable.
Les États-Unis bombardent depuis 36 jours avec une intensité record. Ils ont perdu des appareils. Ils virent des généraux en plein conflit. Leurs alliés négocient sans eux. Leur pétrole monte. Et chaque nouvel ultimatum non exécuté enseigne à l'Iran que la résistance paie.
Quelque part entre ces deux enfers — entre la rhétorique trumpienne et l'intransigeance iranienne — se trouve la sortie. Elle n'est pas encore visible.
Mais les mathématiques de l'épuisement travaillent en silence.
L'ultimatum de 48 heures expire demain.
Il y en a eu d'autres avant celui-là.
Et le détroit est toujours fermé.
Jacob Koné Katina, chroniqueur politique, Bingerville.

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