L’éviction de Nicolás Maduro au Venezuela et la neutralisation de l’ayatollah Ali Khamenei en Iran ne constituent pas deux épisodes séparés. Elles s'inscrivent dans les obsessions chimériques des hommes qui font la politique extérieure des Etats-Unis et qui veulent couper la Chine de son approvisionnement en pétrole. Elles sont aussi la manifestation d’un basculement : l’effondrement accéléré de l’ordre international fondé sur le droit au profit d’un monde régi par la force, les sphères d’influence et la logique de puissance brute.
Ce tournant, Donald Trump l’assume, le revendique même. Et chaque crise géopolitique, qu’elle se déroule à Caracas ou à Téhéran, semble renforcer cette vision d’un monde où Washington reprend la main sans contrainte multilatérale, sans égard pour les normes internationales patiemment construites depuis 1945.
L’opération américaine au Venezuela n’a jamais pu être interprétée comme un geste de justice ou de démocratie, malgré l’habillage rhétorique déployé par Trump. L’arrestation d’un chef d’État en exercice, quel qu’il soit, n’est pas un instrument judiciaire, c’est un acte de domination.
L’intervention en Iran prolonge exactement cette logique. L’élimination d’un dirigeant politique sur le territoire d’un pays souverain, en dehors de toute autorisation internationale, inscrit les États‑Unis dans une pratique de plus en plus décomplexée, celle d’un État‑puissance qui décide seul, agit seul, et fait de l’ordre juridique international un vestige du passé.
Ce sont ces entorses répétées qui marquent véritablement la rupture : l’émergence d’un monde post‑droit, où les plus forts imposent les règles du jeu.
Contrairement à une lecture trop superficielle, ces évolutions ne constituent pas un affaiblissement pour la Russie de Vladimir Poutine. Au contraire, elles valident et renforcent la vision du monde que Moscou défend depuis deux décennies.
Trump et Poutine n’agissent pas de concert, mais ils partagent une intuition géopolitique fondamentale : les relations internationales doivent être structurées autour de zones d’influence.
Trump l’a même formulé explicitement dans sa stratégie de sécurité nationale, présentée comme le prolongement de la doctrine Monroe, rebaptisée par lui doctrine Donroe : les Amériques constitueraient un espace relevant de l’administration directe des États‑Unis, selon leurs besoins et leurs intérêts.
Le Venezuela, dans ce cadre, est un territoire plus qu’un État : un réservoir de pétrole avant d’être une Nation. La conception extractiviste de Trump, centrée sur l’exploitation brute des ressources, fait écho, de manière presque troublante, à la tradition géoéconomique soviétique, qui décrivait les pays comme des gisements à prélever. Cette convergence n’est pas anecdotique, elle structure leur rapport au monde.
L’intervention américaine en Iran aurait pu sembler défavorable à la Russie, tant Téhéran est un allié crucial de Moscou. Mais la réalité géopolitique est plus subtile. La déstabilisation de l’Iran redonne à la Russie une marge de manœuvre géoéconomique inattendue.
Trois mécanismes s’enclenchent immédiatement :
Une guerre au Moyen‑Orient détourne ressources militaires, capacités industrielles et attention stratégique occidentale. Chaque fragilisation du front ukrainien profite directement au Kremlin.
Avec un détroit d’Ormuz sous tension, l’Inde, troisième importateur mondial, n’a plus d’autre option que de reconsommer massivement du brut russe, cette fois au plein tarif.
Pékin, privé des flux iraniens clandestins, est contraint de se tourner davantage vers Moscou, qui retrouve un pouvoir de négociation sur les prix qu’il avait perdu ces dernières années.
Ainsi, l’éviction de Khamenei, loin de sanctionner la Russie, renforce paradoxalement sa position.
Lorsque les États‑Unis s’autorisent à renverser un gouvernement latino‑américain puis à éliminer un dirigeant iranien, ils valident une idée que Moscou défend depuis longtemps : la force produit le droit, et non l’inverse.
Pourquoi la Russie se retiendrait‑elle en Europe si Washington intervient sans limites en Amérique latine et au Moyen‑Orient ? La guerre hybride russe (sabotages, cyberattaques, perturbations énergétiques) s’est intensifiée depuis le retour de Trump au pouvoir. L’opération en Iran, après celle au Venezuela, envoie un message limpide : les garde‑fous multilatéraux ne tiennent plus.
Alors que l'intention de l'administration Trump est d'affaiblir la Chine, paradoxalement Pékin peut y voir une leçon : si Moscou et Washington redécoupent leurs sphères d’influence, pourquoi Pékin se priverait‑il de considérer Taïwan comme le prochain domino ?
L’éviction de Maduro et celle de Khamenei ne profitent pas seulement à la Russie elles renforcent surtout la vision du monde défendue par Heritage Foundation un think tank d'extrême droite qui dessine actuellement la politique étrangère des États-Unis. Une vision qui assume la supériorité de la force sur le droit et la fragmentation du monde en zones d’influence. Mais une vision qui implique également la réduction des pays à leurs ressources et à leur position stratégique. Tout cela conduit au démantèlement progressif de l’ordre international libéral.
Ils avancent dans la même direction parce qu’ils pensent de la même manière. Une expression russe, citée par Masha Gessen, journaliste au New York Times résume parfaitement cette convergence : "Deux bottes font une paire."
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