Je lis les commentaires de gens qui ne comprennent pas ce qu'il y a dans la musique d'Angine de Poitrine - au point d'être fâché noir. Si vous avez 10 min, je vais essayer d'expliquer ce que cette musique fait à ceux qui ont un super-pouvoir : celui d'apprécier la musique. D'être ému par la musique. C'est un super-pouvoir, et c'est un pouvoir qui se développe. Ça s'entraîne, mais ça demande de l'effort et une ouverture d'esprit.
La musique a la capacité de nous faire vibrer de plusieurs manières. Pour certains, c'est les paroles ou les textes. Pour d'autres, c'est le rythme. D'autres vont apprécier l'énergie. Ou les mélodies. Mais il existe des concepts musicaux plus complexes, qui ne sont pas pour tout le monde, mais qui ont encore plus de puissance sur les humains qui les apprécient. Ce sont des concepts qu'on retrouve plus rarement dans la musique commerciale — parce que le terme le dit — c'est plus complexe, c'est pas pour tous, donc si tu en mets trop, tu vas faire moins de cash. Les rythmes décousus. La dissonance. Les sonorités moins communes. Ça prend un super-pouvoir pour les apprécier, mais quand tu les apprécies, la musique t'emporte ailleurs.
C'est exactement ce que réussit à faire Angine de Poitrine. Ce ne sont pas les premiers à faire tout ça, mais ils sont dans les rares qui ont décidé d'en faire leur marque de commerce. C'est ça que ça veut dire, faire de l'angine de poitrine : écouter une chanson et sentir un petit quelque chose à l'intérieur.
Mettez de côté les déguisements si ça vous fâche de voir quelqu'un de déguisé. Mettez de côté les niaiseries qu'ils font — parce qu'ils ne se prennent pas au sérieux. On parle juste de musique ici. Ces gars-là réussissent à faire vivre des émotions à du monde seulement avec la musique — avec les concepts dont je parle plus haut.
On va faire un jeu. Je vais vous pointer des extraits de leur musique, vous expliquer ce que ça fait aux gens qui ont le super-pouvoir, et dans le meilleur des mondes ça va vous toucher. Au pire, vous avez perdu 5 minutes (moi 1h, mais je suis en vacances) et vous réalisez que vous n'avez pas le pouvoir. OK ? Je ne serai pas trop technique parce que moi-même je suis très limité en théorie musicale. Allez trouver les tounes sur Youtube ou Spotify.
Sherpa
Écoutez-la du début. Ce que vous entendez, c'est une guitare qui fait un pattern de deux notes : deux « La » à une octave d'écart. Donc un La suivi d'un La plus aigu. Rien d'anormal jusque-là. Mais à partir de la 22e seconde, une deuxième guitare s'ajoute par-dessus la première, et au lieu de faire deux La, elle fait un La suivi d'un La#. C'est pas mal l'intervalle le plus dissonant qu'on retrouve en musique. On appelle ça un unisson augmenté (ou, vu autrement, une seconde mineure). C'est pas eux qui ont inventé ça, mais encore une fois, ces petites choses-là, ils en mettent partout, justement pour faire réagir ceux qui ont le super-pouvoir.
Cet unisson augmenté cause une tension dans la musique, et le relâchement de cette tension plus tard peut être super satisfaisant pour ceux qui l'apprécient. Voyez ça comme des épices dans votre bouffe. Vous mettez pas juste de la viande pis du jus de tomate dans votre sauce à spag, huh? Bien la plupart de ce qui joue à la radio, c'est juste une grosse canne de Heinz.
La tension continue d'augmenter de plus en plus. Autour de 0:45, on pousse encore plus loin : on joue des notes qui n'existent pas sur un piano. Des notes qui n'existent pas sur une guitare ordinaire. Si vous vous êtes arrêtés juste au nez dans la face, vous avez peut-être pas remarqué que le guitariste a deux fois plus de frettes sur le manche de sa guitare (et sa bass), JUSTEMENT pour pouvoir jouer des notes qu'on entend jamais. Ça s'appelle des microtons, ou des quarts de ton. Au lieu de faire des La et des La#, notre sympathique guitariste joue des notes qu'on retrouverait ENTRE le La et le La# — appelons ça un « La 3/4 ». Il ajoute aussi la note qu'on retrouverait entre le La# et le Si — un « La# 3/4 ». Pas vraiment un La#. Pas vraiment un Si. Quelque chose entre les deux. Ça, mêlé au fait que la base en La est encore là, ça fait vibrer un petit quelque chose en dedans. Si t'es capable.
Je parle juste de la guitare jusque là, mais y'a le drum qui en rajoute avec un crescendo pour rendre la chose de plus en plus tendue. On sent qu'un relâchement s'en vient. Il arrive finalement autour de 1:28, quand la bass embarque — une bass en « La » qui vient appuyer la note de base de la guitare pour nous faire oublier un peu la dissonance des autres notes. Ça là, ça touche le monde qui est capable de sentir la musique. Comme une mini angine de poitrine — pas dangereuse, il va sans dire. Et ça continue de même tout le long, en ajoutant des éléments intéressants partout. C'est pas pour tout le monde, les épices, mais eux, leur sauce goûte pas l'eau.
Une autre ?
Sarniezz
J'ai pas mal parlé de guitare, on va passer au drummer. À 0:17, quand le beat arrive, le drum joue en groupes de 3 — vous pouvez sentir le bass drum sur chaque « 1 » si vous comptez en boucles de 3. Il fait donc 4 groupes de 3 notes pour faire 12 notes (une sensation de 12/8).
À 1:56, il fait rien de magique : il passe son beat à TROIS groupes de 4 notes (ça fait encore 12, pour ceux que les maths de 3e années sont loin). La guitare change pas (les boucles enregistrées restent les mêmes), mais l'effet de passer du 12/8 au 4/4, même si rien n'a changé dans la structure, fait que tout a l'air d'avoir accéléré. Une espèce d'illusion d'optique, mais pour les oreilles. Et ça, si t'as le super-pouvoir, ça te jette à terre.
Une petite dernière ?
Yor Zarad
La musique que t'écoutes est probablement toute en 4/4 — à chaque mesure tu peux compter « 1, 2, 3, 4 » et recommencer jusqu'à ce que la toune finisse. Yor Zarad est en 7/8 : à chaque mesure, tu comptes rapidement « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 » et tu recommences. Juste ça, ça déstabilise. Ils ont rien inventé, le rock progressif fait ça depuis les années 70. Si t'as le courage de te rendre à 4:22, tu vas entendre la guitare qui fait des patterns de 3 désynchronisés par rapport au drum. Le drum fait 8 répétitions de 7, ça fait 56 temps. La guitare fait 18 répétitions de 3 + 1 de 2 pour arriver elle aussi à 56 temps. Ça déstabilise, c'est intense, mais c'est pas extrême.
À 4:54, le drum arrête. Ça fait 5 minutes qu'on écoute quelque chose en 7/8, et là tout ce qu'on a pour accrocher notre oreille, c'est un pattern qui sonne comme un moustique, en paquets de 3 notes. D'autres guitares se rajoutent pour mettre l'emphase sur ce pattern de 3, pour nous faire oublier les mesures de 7. Le drum est là avec le hi-hat de plus en plus intense, mais sans frapper sur le kick ou le snare - on a pu de beat. À 5:25, la bass arrive pour mettre encore plus d'intensité sur ce pattern de 3 et… le drum revient en pattern de 4.
Toi t'as peut-être focusé sur leur déguisement, mais ça là, ça fait crier une foule de dizaines de milliers de personnes. Tous ceux qui ont le super-pouvoir ont ressenti une petite vibration, un genre de pincement dans les tripes, dans la poitrine, dans les chnolles, peu importe où, mais ça laisse pas indifférents les gens qui sont pas morts en dedans.
C'est ça, Angine de Poitrine. C'est pas juste deux gars qui ont inventé une langue de fuckés, qui mettent des dés dans leur verre d'eau ou qui ont l'air de clowns. Ce sont des génies qui ont décidé de faire de l'art comme on en a pas vu souvent depuis 20 ans.
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