JOUR 35 : L'AMÉRIQUE PERD DES AVIONS
Chronique d'une guerre qui vire de bord pendant qu'un F-15 tombe sur l'Iran, qu'un général est viré en plein conflit, et que 40 pays tentent de sauver le détroit sans les États...
Un moment obsède les états-majors en privé : le moment où une puissance dominante commence à perdre des équipements de haute valeur dans un conflit asymétrique. Pas des soldats, les soldats, les démocraties en perdent et continuent. Mais des équipements. Des avions. Ces machines à plusieurs dizaines de millions de dollars que l'ennemi ne devrait, selon toute logique capacitaire, pas être capable d'atteindre.
Le Jour 35, l'Iran a abattu un F-15E Strike Eagle américain.
Puis, pendant la mission de sauvetage, un A-10 Warthog a également été descendu. Deux hélicoptères Black Hawk touchés par des tirs d'armes légères.
Un F-15E. Un A-10. Deux Black Hawk.
En une seule journée.
Et pendant ce temps, à Washington, Pete Hegseth virait le général en chef de l'armée américaine pendant une guerre. Cela n'était pas arrivé depuis des décennies dans l'histoire militaire américaine. On ne vire pas des généraux quatre étoiles pendant qu'on se bat. Sauf quand quelque chose ne va pas. Sauf quand les résultats ne correspondent pas aux promesses. Sauf quand le bazar atteint les couloirs du Pentagone.
Bienvenue au Jour 35.
I. LE F-15 ABATTU OU CE QUE ÇA CHANGE
Un F-15E Strike Eagle n'est pas un drone. C'est l'un des avions de combat les plus sophistiqués du monde, conçu pour pénétrer des défenses aériennes denses, pour opérer dans des environnements hostiles, pour survivre là où d'autres appareils ne peuvent pas aller. Son coût unitaire dépasse 87 millions de dollars. Sa perte dans un combat aérien contre des forces iraniennes dont l'arsenal est officiellement dégradé de deux tiers, rappelons-le, est un événement stratégique de première importance.
Carl von Clausewitz avait établi que la guerre révèle toujours ce que la paix dissimule. Ce que le Jour 35 révèle, c'est que l'Iran dispose encore de capacités de défense antiaérienne suffisantes pour menacer les appareils les plus avancés de l'aviation américaine.
Et que ces capacités n'ont pas été détruites en 35 jours de frappes.
12 000 vols de combat. 11 000 cibles frappées. Et un F-15E au sol en Iran avec l'un de ses pilotes en zone de recherche.
Ce n'est pas une défaite. Mais c'est un signal. Et les signaux, en temps de guerre, valent parfois plus que les batailles.
Un pilote a été récupéré. L'officier des systèmes d'armes est toujours recherché. Ces deux hommes ont des familles. Ces familles ont des noms que les communiqués militaires ne mentionneront pas avant notification complète.
Et pendant que la recherche continue, Trump tweete Bridges next, then Electric Power Plants!
II. UN GÉNÉRAL VIRÉ EN PLEIN CONFLIT OU LES SIGNES QUI NE MENTENT PAS
Pete Hegseth a renvoyé le général en chef de l'armée américaine et deux autres officiers supérieurs. En pleine guerre.
L'histoire militaire américaine n'offre que quelques précédents à ce geste. MacArthur viré par Truman en 1951 pendant la guerre de Corée mais c'était MacArthur qui avait outrepassé ses ordres de manière publique et spectaculaire. Ici, aucune explication publique substantielle n'a été fournie.
On vire des généraux en temps de guerre pour deux raisons. Soit ils ont failli à leurs missions. Soit ils ont dit des vérités que le pouvoir politique ne voulait pas entendre.
Dans les deux cas, c'est une mauvaise nouvelle.
Si le général a failli, la guerre se passe moins bien que les communiqués officiels ne le laissent croire. Si le général a dit la vérité, le pouvoir politique préfère les généraux qui confirment ses certitudes plutôt que ceux qui lui présentent des réalités inconfortables.
Machiavel écrivait que le prince qui ne sait pas reconnaître les mauvaises nouvelles finit par ne plus en recevoir et gouverne dans l'illusion. L'histoire des grandes défaites militaires est peuplée de dirigeants entourés de généraux qui savaient ce que le chef voulait entendre.
La question du Jour 35 : Hegseth a-t-il renvoyé un général qui lui disait que la guerre ne se passe pas comme prévu ?
Si oui les prochaines semaines seront révélatrices.
III. L'IRAN REJETTE LE CESSEZ-LE-FEU DE 48 HEURES ET RÉCLAME L'HUMILIATION
L'Iran a rejeté la proposition américaine de cessez-le-feu de 48 heures. Ses militaires ont été plus loin : la guerre continuera jusqu'à ce que ses ennemis connaissent l'humiliation et la reddition.
L'humiliation.
Ce mot choisi avec soin, prononcé publiquement, dans le contexte d'un pays dont les écoles brûlent, dont le pont le plus haut vient de s'effondrer, dont 2 076 civils sont morts, ce mot dit quelque chose d'essentiel sur l'état d'esprit iranien au Jour 35.
Il dit : nous ne négocions pas depuis une position de faiblesse. Nous négocions depuis une position de principe. Et notre principe est que celui qui nous a frappés doit reconnaître publiquement qu'il a eu tort.
C'est irréconciliable avec toute position américaine possible.
Aucun président américain — et certainement pas Trump — ne peut rentrer à Washington en ayant reconnu publiquement que sa guerre était une erreur. C'est politiquement suicidaire. C'est institutionnellement impossible.
L'Iran le sait. Et l'Iran réclame quand même l'humiliation.
Ce n'est pas de la négociation. C'est de la posture de guerre totale.
Et pendant que l'Iran pose des conditions impossibles, il frappe les centrales électriques et les usines de dessalement du Koweït. Il envoie 18 missiles balistiques, 4 missiles de croisière et 47 drones sur les Émirats en une seule journée. Il frappe pendant Pessah. Il maintient le détroit fermé.
La cohérence de l'Iran dans ce conflit reste remarquable. Remarquablement dure pour ceux qui en subissent les conséquences. Mais remarquable.
IV. LE PENTAGONE ABSENT DES NÉGOCIATIONS D'HORMUZ OU LA FRACTURE DEVENUE BÉANTE
Le Royaume-Uni mène des négociations avec 40 pays pour rouvrir le détroit d'Ormuz.
Les États-Unis n'y participent pas.
Relisez cette phrase.
Les États-Unis qui ont déclenché cette guerre, qui ont 60 000 soldats dans la région, qui ont bombardé 11 000 cibles iraniennes, qui ont perdu 13 soldats et 300 blessés ne participent pas aux négociations internationales pour rouvrir le détroit que leur guerre a fermé.
C'est soit un signe que Washington mène ses propres négociations en parallèle, ce qui serait cohérent avec la logique de médiation pakistanaise. Soit un signe que la fracture entre les États-Unis et leurs alliés est maintenant si profonde que les deux camps conduisent des processus séparés sur le même dossier.
Tocqueville avait noté que les grandes démocraties souffrent d'une incapacité structurelle à maintenir des alliances durables parce qu'elles subordonnent la politique étrangère aux impératifs électoraux internes. Au Jour 35, l'Alliance Atlantique regarde la Grande-Bretagne tenter de réparer ce que l'Amérique a cassé sans que l'Amérique daigne participer à la réparation.
C'est une image.
V. LES COMPAGNIES AÉRIENNES ET LE MONDE QUI RÉTRÉCIT
L'industrie aéronautique mondiale avait prévu 41 milliards de dollars de profits records pour 2026. Le carburant aviation a plus que doublé. Korean Air est en gestion d'urgence. Air New Zealand coupe des routes. Vietnam Airlines taille dans ses vols. Les Philippines envisagent d'immobiliser leurs avions.
Une guerre au Moyen-Orient. Chaque vol sur terre est affecté.
C'est la mondialisation dans sa version catastrophique, cette interdépendance que les économistes célébraient dans les années 1990 comme la garantie de la paix perpétuelle. L'interdépendance, disait-on, rendrait les guerres trop coûteuses pour être rationnelles. Aucune grande puissance ne déclencherait un conflit qui couperait ses propres chaînes d'approvisionnement.
L'Amérique vient de démontrer que c'était faux.
Et le monde entier découvre que les chaînes d'interdépendance ne sont pas des garde-fous. Ce sont des courroies de transmission du chaos.
VI. 2 076 MORTS. 700 ÉCOLES. CE QUE LES CHIFFRES CACHENT
2 076 morts en Iran. 26 500 blessés. 700 écoles et centres éducatifs touchés.
Netanyahu avait dit que les IRGC se cachaient dans les écoles.
Sept cents écoles.
Je ne vais pas revenir sur l'argument militaire, j'en ai parlé hier. Je vais juste poser une question simple.
Ces 600 écoles contenaient des enfants. Ces enfants, aujourd'hui, n'ont plus de lieux où apprendre. Dans dix ans, dans vingt ans, dans trente ans, qu'est-ce que ces enfants feront de cette mémoire ?
Edward Said écrivait dans L'Orientalisme que la domination militaire sans compréhension culturelle produit invariablement ses propres ennemis futurs. Détruire 700 écoles iraniennes, c'est fabriquer les motivations de la prochaine génération des gardiens de la révolution.
Ce n'est pas de la morale. C'est de la stratégie à long terme et elle est catastrophique.
VII. VOS ÉCONOMIES ET LA GUERRE QUI VOUS COÛTE SANS VOUS CONSULTER
Le bulletin du Jour 35 dit quelque chose que je veux saluer pour sa franchise : vos économies en dollars perdent de la valeur chaque jour que cette guerre continue.
L'or monte. Le bitcoin monte. Le pétrole monte. Le dollar perd de la valeur relative.
La classe moyenne — américaine, européenne, africaine, asiatique — paie cette guerre à travers l'inflation. Elle paiera la reconstruction à travers les impôts. Elle payait déjà la pauvreté de la crise précédente.
Les guerres ont toujours été financées ainsi. Les décideurs décident. Les populations paient. Les historiens expliquent pourquoi c'était inévitable.
Keynes écrivait que les guerres sont financées par l'inflation c'est-à-dire par un impôt déguisé prélevé sur ceux qui n'ont pas de lobby pour les en dispenser.
La classe moyenne mondiale est cet impôt qui marche.
VIII. ÉPILOGUE LA GUERRE AU JOUR 35
Un F-15E au sol en Iran. Un général viré. Un cessez-le-feu rejeté. 40 pays qui négocient sans Washington. Le pétrole au-dessus de 100 dollars. Les compagnies aériennes en urgence. 700 écoles iraniennes détruites. Et Trump qui annonce deux à trois semaines de frappes supplémentaires encore plus dures.
Hemingway écrivait, dans L'Adieu aux armes : « Le monde brise tout le monde. Et ensuite, certains sont plus forts aux endroits brisés. »
L'Iran est brisé à beaucoup d'endroits.
Il reste à voir s'il en sortira plus fort ou simplement différent.
Et à voir si ce monde, lui aussi brisé à ses points de fracture — économiques, diplomatiques, climatiques, civilisationnels — trouvera quelque part la ressource de ne pas répéter, dans vingt ans, la même erreur avec d'autres acteurs.
Le pilote est retrouvé.
L'officier des systèmes d'armes est toujours en Iran.
Le détroit est toujours fermé.
Et la guerre, selon Trump, durera encore deux à trois semaines.
Il avait dit six semaines au départ.
Nous en sommes à trente-cinq jours.
Les mathématiques continuent de ne pas faire de discours.
Jacob Koné Katina, chroniqueur politique, Bingerville.
